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Retrouve-moi autour du monde

Le voyage détruit ma vie

 

Le voyage détruit ma vie

 

Même si voyager détruit ma vie, rester m’empêcherait simplement de la vivre.

Je n’ai pas la prétention de dire que je suis un grand voyageur. Disons simplement que la première fois que je suis parti en voyage, j’ai eu comme une prise de conscience. Quand je suis parti un an en Angleterre pour mes études, que j’ai rencontré des gens du monde entier dans la même ville, que je suis passé par la Norvège avec mes colocs… j’ai ressenti quelque chose pour la première fois. Le besoin urgent de bouger. De m’évader, de toujours partir en quête d’inconnu. De découvrir le monde, les gens. Quelque chose s’est passé en moi et je ne peux plus rester en place depuis, il faut toujours que je bouge, que je cours à droite à gauche. Et aussi, je me suis rendu compte d’une chose cruciale cette année-là : on ne voit pas la vie de la même façon selon l’environnement dans lequel on grandit, selon la société dans laquelle on vit et selon la langue que l’on parle. C’est notamment ça que je trouve passionnant lorsque que je voyage. Redécouvrir la vie, savoir ce qu’elle signifie pour des gens qui vivent au-delà de ma zone de confort. Et savoir ce qu’elle signifie pour moi.

Alors je voyage sans arrêt depuis quelques années. C’est devenu ma vie. C’est devenu ce qui rythme mes passions. La photographie, la vidéo, l’écriture… Même si j’ai fait des études de traduction, je n’ai pas vraiment de qualification particulière. Quand je vois tous ces gens qui sortent de grandes écoles, qui me parlent d’économie, de finance, de politique, je me dis que je ne sais pas faire grand chose pour être « utile », voire intégré dans nos sociétés modernes. Alors je me sens mal, je doute. Et puis je me rappelle de ce qui me pousse à vivre : le voyage et l’amour de mes proches. Il n’y a honnêtement pas grand chose d’autre qui compte pour moi aujourd’hui. J’aime être dans l’inconnu et devoir me sortir de situations délicates dans des pays dont je ne maîtrise pas la langue, devoir trouver mon chemin dans des villes que mes yeux n’avaient encore jamais vues, monter dans un avion, dans un train et regarder le défilé des paysages au dehors… Trouver du travail ici ou là-bas pendant quelques temps pour pouvoir repartir de plus belle ensuite. Repasser par la maison voir la famille, leur raconter mes histoires, leur montrer mes photos et puis reprendre la route. Voilà ce qui rythme ma vie aujourd’hui. Voilà ce dans quoi je m’épanouis et ce qui me rend heureux. Je suis conscient de la chance que j’ai, mais c’est aussi et surtout un choix. J’ai beaucoup travaillé et je n’ai jamais rien demandé à qui que ce soit. Et aujourd’hui, tout ce que j’apprends en voyageant, celui que je deviens grâce à mes aventures, je suis fier de ne le devoir qu’à moi-même.

Cependant, malgré tout le positif que m’apporte ce mode de vie, il a aussi son lot de contraintes. Enfin… peut-on vraiment parler de contraintes ? En fait non, puisque rien ne m’empêche de tout arrêter, de rentrer à la maison pour trouver du travail et m’installer. Il s’agit plus de mes sentiments, je dirais. C’est la façon dont j’ai évolué à travers le voyage, ce qu’il m’a appris et ce qu’il m’a enseigné qui est devenu, en un sens, contraignant. Je vais donc faire une petite introspection pour parler ici de ce que je ressens par rapport à cette façon de vivre. Il s’agit de ma vie et de mes expériences, ce n’est pas un guide qui a la prétention de dire « en voyageant, voilà ce qui arrive à tout le monde ». Je ne parle qu’en mon nom et peut-être que d’autres personnes qui suivent le même chemin que moi ressentent les choses différemment. Tout comme certains vont peut-être s’y retrouver.

Okutama, Japon

En fait, aujourd’hui, il y a plusieurs choses dont je me suis rendu compte. Je n’ai pas envie de m’installer, d’acheter un appartement ou une maison avec une femme, d’acheter une voiture ou de penser à ma retraite. Je sais que c’est important dans nos sociétés, mais je n’en ai aucune envie. Ça ne m’intéresse pas et je ne vois pas l’intérêt de tout ça alors que ma façon de voir les choses est différente. Je ne sais pas où je serai demain, et je préfère suivre mon coeur plutôt que ce que beaucoup qualifieraient de « raison ». Peut-être qu’un jour j’aurais envie de rentrer, d’acquérir tous ces biens matériels si importants pour l’Homme moderne, qui finalement suit un parcours tout tracé pour être rassuré, confiant, stable. Je ne dis pas que je suis différent, et encore moins que je suis « meilleur ». Je ne le pense même pas. Je ne juge personne et comprends que chacun puisse trouver sa voie, son bonheur dans son parcours personnel, quel qu’il soit. Ma façon de vivre est simplement différente. Mais la stabilité, existe-t-elle ? Je me suis rendu compte que rien n’est jamais acquis, rien n’est jamais sûr. Et en voyageant je me suis aussi rendu compte que l’on ne contrôle rien. Les gens, les éléments, les projets, la vie elle-même… Tout peut prendre un virage à 90 degrés d’une minute à l’autre. C’est pourquoi à défaut d’amasser des richesses matérielles, je préfère les richesses spirituelles, les expériences qui façonnent qui je suis et ce que je pense.

Je me sens coupable d’être loin des miens la majeure partie de l’année. Mon petit frère grandit et chaque fois que l’on se retrouve, il a changé. J’aimerais être là pour assister à son évolution et être plus présent pour lui. Comme pour mes parents, j’aimerais être avec eux plus souvent. Mes grand-parents aussi. Mais je suis mon chemin et je suis loin. Voyager, c’est se rendre compte que le temps passe vite. Qu’il faut faire ce qui nous rend heureux maintenant ou l’on risque de laisser passer cette vie qu’est la nôtre. C’est romantique de voir les aiguilles tourner à son poignet dans différents pays, les décalages horaires, se rendre compte de ce que l’on accomplit, de tout ce que l’on peut voir en si peu de temps. Mais c’est effrayant aussi… Le bon côté dans tout ça, c’est la joie des retrouvailles.

Ensuite, quand je rentre à la maison pour quelques temps, c’est comme si tout ce que j’ai vécu avant n’avait été qu’un rêve. Comme si tout s’arrêtait d’un coup. Toutes ces aventures, ces rencontres, ces moments de doute, d’hésitation… Je les vois balayés d’un grand geste par le confort et la sécurité des murs de ma chambre. En rentrant, on raconte ce que l’on a vécu mais bien vite on se rend compte que rien — ou que très peu de choses ont changé. Je ne dis pas ça en mal, j’ai toujours peur de paraître arrogant quand j’aborde ce sujet, de donner l’impression que je juge ceux qui ne vivent pas comme moi. Il n’en est rien. C’est juste qu’à travers toutes les aventures que l’on a vécu à vivre comme ça, on a été bouleversé, et on revient différent. Et qu’au bout d’une semaine ou deux, le quotidien que l’on avait laissé quelques mois ou années avant est de retour. C’est inévitable. Alors même si au début c’est intéressant, même amusant de redécouvrir ce quotidien (puisqu’il n’en est plus un), il se réinstalle très vite. Et revenir après tout ça, c’est prendre le risque de s’apercevoir que l’on ne se sent plus forcément à sa place…

Rainbow Falls, Nouvelle-Zélande

 

Tam Coc, Vietnam

C’est délicat de faire comprendre aux gens que ce que tu fais, c’est la « vraie vie ». Voyager tout en gardant les pieds sur terre, c’est compliqué. Mais même quand on y parvient, beaucoup de gens auront ces phrases toute faites au bout des lèvres, comme le fameux « mais comment tu feras quand tu seras vieux ? » jeté au visage de quelqu’un qui a décidé d’avoir des tatouages. C’est ancré dans l’imaginaire des gens que la vraie vie, c’est sortir d’une école, trouver un travail, s’installer, s’assurer des revenus réguliers et faire carrière, éventuellement trouver l’amour, et que mort s’en suive. Je ne juge pas cela et je le comprends parfaitement. Mais c’est aussi pourquoi je suis toujours blessé quand on vient me dire que ce que je fais, ce n’est pas la vraie vie et qu’un jour je reviendrai à la réalité. Qu’est-ce que la réalité ? Suis-je dans un songe en ce moment ? La vraie vie est-elle celle que l’on nous impose à défaut de mieux et pas celle que nous choisissons — quand nous avons le privilège de pouvoir choisir ? C’est comme si je parlais de ces rêves qui me tiennent tant à coeur et pour lesquels je suis sur le point de donner toute mon âme pour que l’on me dise, sans délicatesse aucune : « arrête, ça n’a aucune chance d’arriver, la vie ce n’est pas comme ça ». Comment en être si sûr avant même d’avoir tenté ? Y a-t-il un juge suprême qui définit une notion de « vie universelle » pour les individus ? Si tel est le cas, alors je refuserai toujours de vivre la vraie vie. Pas avant d’avoir tout essayé pour que mes voeux se réalisent et me permettent de vivre ma vie à moi.

L’amour aussi, c’est délicat quand on est en vadrouille tout le temps. Personnellement, je ne sais pas si je pourrais trouver quelqu’un de sitôt. Je suis instable et ne sais pas où je vais. Je n’ai pas forcément envie de m’engager à cause de tout ça. Peut-être me faut-il quelqu’un dans le même état d’esprit pour que l’on se soutienne dans ce voyage ? Ou au contraire, me faudrait-il quelqu’un de plus « stable » avec qui j’aurais envie de me poser un peu ? Je ne sais pas. Comme pour des enfants, je ne veux pas leur imposer un tel mode de vie, ils ont besoin de stabilité, d’attaches pour grandir. Ou peut-être pas ? C’est encore très flou dans mon esprit. Quoi qu’il en soit, peu importe la réponse, je ne choisirai pas cette personne, et je ne l’ai sûrement pas encore rencontrée…

Qibao, Shanghai, Chine

Je parlais des tatoués un peu plus tôt. Je pense que le voyage, c’est comme le tatouage. Quand on commence, on risque de tomber dedans et de ne plus pouvoir s’arrêter. Et ça peut vite devenir handicapant. Ça hante nos pensées. Le matin au réveil, le soir avant de dormir. On envie tous ceux qui partent dans ces pays que l’on désire tant visiter, on prévoit un paquet d’aventures des mois à l’avance, on se sent mal si on ne bouge pas pendant trop longtemps… Pour partir, il faut des moyens, et bien souvent voyager n’est pas une activité lucrative. Il faut donc prendre son mal en patience et c’est dur de se forcer à suivre une routine qui ne nous convient pas lorsque tout ce que l’on désire, c’est en sortir.

Parfois je me sens égoïste cependant, et plein d’incertitudes. Égoïste parce que je sais très bien que si je peux me permettre de mener une telle vie, d’autres ne le peuvent pas. Beaucoup n’en ont pas envie, tout simplement. Tandis que beaucoup d’autres aimeraient pouvoir le faire, mais pour des raisons personnelles ne le peuvent pas. Si tout le monde faisait ce que je fais, mon pays s’écroulerait sûrement. J’ai donc besoin de ces gens qui mènent une vie que je ne veux pas suivre, qu’ils le veuillent ou non, pour vivre la mienne. C’est égoïste. Je le sais. Et incertain parce que finalement, je ne sais pas où je vais. J’ai dit plus tôt que rien n’était jamais sûr, que tout était instable. Je le pense. Mais ma vie est beaucoup plus instable que celle de celui qui démarre une carrière prometteuse dans une grande entreprise. C’est ce que je pense aussi. Mais ça ne me donne pas pour autant l’envie d’arrêter ce que je fais car quitte à vivre une vie pleine de doutes, autant faire ce qui nous plait.

Enfin, maintenant je vois le monde entier avec le filtre du voyage. Où que je sois. Ce que je veux dire, c’est que je ne peux m’empêcher de comparer la vie dans les différents pays et constater les inégalités par exemple… Avec 50 euros dans certains pays, t’achètes tout. J’ai passé une journée en Malaisie avec cette somme environ. Train aller-retour de l’aéroport à la ville, les transports, le repas du midi, j’ai même acheté deux-trois souvenirs, des vêtements et j’en passe… Que faisons-nous avec 50 euros dans Tokyo ou Paris ? Il y a beaucoup de problèmes dans nos sociétés qui me paraissent aujourd’hui futiles quand je vois ce qu’il se passe ailleurs. Cette course à l’image, le superficiel, les likes Facebook sur les photos du restaurant d’hier soir… Et puis je me sens concerné par des choses qui me paraissent fondamentales mais qui sont bien souvent oubliées par la frénésie de nos vies modernes… Quand avons-nous perdu de vue ce qui compte vraiment ?

Kuala Lumpur, Malaisie

Tout ça m’amène à la conclusion que le voyage détruit ma vie. Il a amené trop de questionnements dans mon esprit. Et quand je dis « vie », j’entends celle que l’on nous montre, que l’on nous impose jour après jour dans la société. Celle que j’ai rejetée et qui entravait mon épanouissement personnel. Celle qui veut que je sois un code barre formaté plutôt qu’un esprit libre. Peut-être me rattrapera-t-elle un jour, comme une sorte de fatalité. Mais je compte tout faire pour rester loin de son emprise, je ne m’y sens pas chez moi. Je suis lucide, toutefois. Je sais que ma façon de vivre aujourd’hui sera éphémère si je n’en tire aucun profit. Et peut-être même qu’un jour, après avoir voyagé à droite à gauche, je ressentirai simplement le besoin de me reposer, de me sédentariser, qui sait ? Même si ce n’est pas à l’ordre du jour et que ça m’effraie plutôt. Suis-je vraiment libre ? Parfois, j’aimerais juste pouvoir être en mesure de penser différemment, mais je ne serais pas honnête envers moi-même. Drôle de chose que le voyage…

Et pour ce qui est de cette vie que j’ai décidé de suivre, que beaucoup voient comme une illusion, un rêve passager d’adolescent… Cette vie là me construit, me forge, m’apprend beaucoup et me rend simplement heureux. Quand on fuit les paradis matériels et que l’on touche du doigt la liberté, on se rend compte que l’on n’a pas besoin de grand chose ici-bas. Alors tant que je peux le faire, je continuerai à marcher sur ce chemin-là. Parfois pour trouver sa voie, il suffit simplement de fuir les grandes villes où personne ne vit la joie

Rodolphe

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Je souhaite terminer cet article en musique, avec l’un de mes artistes préférés, qui m’a énormément apporté à travers ses paroles — notamment avec ce titre en particulier qui correspond bien à ce que j’ai écrit ici — et ses mélodies. Une sorte de père spirituel.