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Tobita Shinchi – La prostitution traditionnelle japonaise

Tobita Shinchi

La prostitution « traditionnelle » japonaise

 


Avant de rentrer dans le vif du sujet, je pense qu’un petit replacement chronologique s’impose…

L’histoire que je suis sur le point de partager avec toi remonte à il y a maintenant un peu plus de trois ans déjà. Il s’agissait alors de mon tout premier voyage au Japon, j’avais 22 ans. On est au mois de septembre 2013. Et on arrive tout juste à Osaka.

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Pour la faire courte, je ressemblais à ça

Osaka (大阪) est la ville du Japon que j’ai le plus dans le coeur. J’y ai aujourd’hui des amis que je considère comme une seconde famille. Une ambiance agréable, des gens simples, plus avenants que ceux de la capitale et surtout une expérience personnelle incroyable. Des souvenirs gravés dans ma mémoire à jamais. Et je me rappelle avoir déjà eu une telle impression lors de mon premier voyage : Osaka a quelque chose de différent, ce petit plus qui fait qu’on s’y sent à l’aise et qui m’a séduit immédiatement. Comme une seconde maison à l’autre bout du monde.

J’arrive donc à Osaka mi-septembre avec Rémi, que tu connais sûrement. On a pris un bus de nuit pour mettre de l’argent de côté, et on aura mis 10h depuis Tokyo, où on était arrivés deux semaines avant. On peut noter que le voyage n’a pas été des plus agréables, surtout parce que je suis incapable de m’endormir si je ne suis pas allongé ! Toujours est-il que ça y est : nous sommes arrivés, prêts à nous mettre en marche après quelques étirements sur ce parking gris où nous somnolons encore avec nos valises. Il est entre 7 et 8h du matin.

Nous partons à la recherche de notre auberge tandis que le soleil matinal éclaire déjà les buildings de cette ville alors inconnue à mes yeux. Je m’empresse de regarder les indications que j’avais pris soin de noter avant de partir. Notre toit pour la prochaine semaine se trouve non loin d’une station de métro qui porte le nom de Doubutsuenmae (動物園前 lit. « devant le zoo »). Et je dois avouer que « zoo » est un qualificatif que je trouve adéquat pour ce quartier. L’ambiance qui s’en dégage est sinistre, aux antipodes de ce que le Japon moderne de la capitale a pu nous montrer jusqu’alors. Les gens ici ont tous l’air malades, sont en majorité vieux, et le voisinage non plus n’a pas l’air de dater d’hier. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est inquiétant, mais c’est une facette du Japon à laquelle je ne m’attendais pas à ce moment-là. (C’est dans ce genre d’instant que je me rends compte que l’on peut montrer uniquement ce que l’on veut que les gens voient à travers des photos et autres documentaires…) Et c’est dans cet environnement, après une nuit blanche dans un bus que l’on retrouve la porte de notre auberge. Auberge dans laquelle… il n’y a personne pour nous accueillir ! Osaka annonce la couleur : on est bel et bien dans une autre réalité que celle de Tokyo !

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Shin Sekai, quartier d’Osaka

Arrive après quelques minutes un jeune homme, d’origine coréenne, qui parle parfaitement japonais. C’est lui qui s’occupe des lieux, avec quelques collègues. L’endroit a l’air propre, sécurisé. On va pouvoir profiter des prochaines nuits sur des futons, à même le tatami d’une chambre traditionnelle. On se repose donc enfin en attendant les autres, toutes formalités effectuées. (je suis parti avec un groupe d’amis lors de ce premier voyage, et on devait être à peu près 7) Ça y est, l’aventure dans le Kansai peut commencer.

Le lendemain, je pars à la recherche d’un fameux « coin laundry ». (laveries bon marchés ouvertes 24/24) Encore euphorique de fouler le sol d’une nouvelle ville japonaise, j’étais bien loin de m’imaginer que j’allais tomber nez à nez avec autre chose qu’une laverie… Je ne me souviens pas exactement de l’heure qu’il était à ce moment, mais c’était sans doute en fin de matinée / début d’après-midi. Je sais que le ciel était dégagé et que le soleil inondait le quartier intemporel de ses rayons. Je me retrouve vite dans un dédale de petites rues qui forment un quadrillage, projeté dans une ambiance d’un Japon d’autrefois. De vieilles habitations avec des grandes portes latérales aux entrées, parfaitement conservées. Un panneau blanc marqué d’un kanji (caractère chinois utilisé en japonais) différent situé au dessus des portes de chaque maison m’interpelle : je reconnais quelques idéogrammes, mais je n’ai aucune idée de ce que ces panneaux peuvent signifier… Alors que je les examine en continuant ma marche, je suis interpellé par la voix d’une femme : « viens voir jeune homme ». Mon regard laisse de côté les mystérieux panneaux blancs pour tomber sur le spectacle qui se trouve derrière une des portes coulissantes ouverte. Une femme âgée est assise là, dans une sorte de véranda. Elle me fixe et m’interpelle en japonais. Derrière elle se tient une jeune femme, d’une vingtaine d’années, et d’une beauté assommante. Elle est là, elle ne parle pas. Elle se contente de sourire et de faire des gestes pour m’inciter à approcher. Elle est assise en petite tenue dans un décor rose, tape à l’oeil, entourée de coussins, de lumières… À ce moment-là, c’est comme si tout autour avait disparu autour de moi. Mon champ de vision est réduit à ce qui se présente sous mes yeux. Et même si à l’époque mon niveau de japonais n’était pas encore au point, j’ai tout de suite compris… Je me retrouve seul, avec mon sac de linge sale dans le dernier quartier rouge traditionnel de tout le Japon : Tobita Shinchi.

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Ce gamin ne savait pas encore où il allait finir une semaine plus tard…

Je fais mine d’ignorer les avances de la vieille femme et continue mon chemin. Je dis « continuer mon chemin » mais je devrais plutôt dire « rebrousser chemin ». J’ai continué tout droit pour faire mine de savoir où j’allais, mais c’était uniquement pour faire un crochet un peu plus loin et revenir sur mes pas, en évitant de repasser une nouvelle fois devant cette maison. Il fallait à tout prix que j’aille avertir les autres de ma trouvaille…

Une fois de retour à l’auberge et après avoir brièvement expliqué ce qu’il venait de m’arriver aux collègues, je n’ai pas eu de mal à les motiver à sortir une fois la nuit tombée pour aller explorer ce quartier au charme particulier. Nous n’avions alors encore aucune information sur le lieu. Je savais juste, de ma brève expérience, que des vieilles femmes attendaient sur le seuil et adressaient la paroles aux hommes qui passaient, leur proposant les services des créatures de rêves qui se dressaient derrière elles. Celles-ci un sourire complice aux lèvres.

C’est donc après le coucher du soleil que nous allons nous balader dans la douceur de la nuit estivale du Japon, où l’humidité et la chaleur assommante se font plus discrètes. Et à notre grande satisfaction, l’activité nocturne de Tobita Shinchi était au rendez-vous. Ce n’est pas que l’on trouve ça amusant de se balader au beau milieu d’un quartier rouge, mais l’atmosphère qui se dégage ici est unique. La mafia est discrètement présente, derrière les vitres tintées des voitures de luxe qui parcourent les rues à faible allure notamment, mais la sensation de danger est quasi inexistante. Les jeunes filles discutent tranquillement avec les femmes âgées de leur véranda, sourient aux nombreux passants – en très grande majorité japonais – et certaines sont déjà occupées, comme en témoignent les vieilles dames seules au niveau de la devanture de certaines maisons, avec un siège ou un coussin vide en fond. C’est comme si l’on faisait pendant un instant partie d’un morceau de l’histoire traditionnelle japonaise, qui persiste aujourd’hui à Tobita Shinchi. Intemporelle. Si l’on oubliait le fait qu’il s’agit de prostitution, la promenade ne serait qu’un agréable retour dans le temps marqué par des bâtiments intacts servants d’ancestrales traditions.

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Tobita Shinchi la nuit, octobre 2016

En me promenant ce soir-là, une fois l’euphorie de la découverte d’un tel lieu et la naïveté passées, je me suis posé de nombreuses questions sur ce quartier. Comment perdure-t-il alors que la prostitution est aujourd’hui interdite au Japon ? D’où viennent toutes ces jeunes filles à la plastique de rêve ? Comment en sont-elles arrivées ici ? Et comment se fait-il que tout le monde ici trouve ça parfaitement normal ? Je n’ai toujours pas aujourd’hui toutes les réponses.

Les Japonais qui traînaient dans le quartier étaient très amusés de voir des étrangers ici. On pouvait les entendre parler de nous, en nous pointant du doigt maladroitement. Ils pensaient sûrement que l’on venait céder aux plaisirs charnels nous aussi. Voir ce que ça fait « avec les filles du coin ». Parce que oui, en traînant au hasard dans ces ruelles sombres, j’en suis rapidement venu à la conclusion que ces divertissements nocturnes n’avaient rien d’inhabituel pour les gens ici. Ils n’étaient pas là pour flâner comme nous, comme en témoignaient les hommes qui reboutonnaient leur chemises sous le regard d’une jeune fille, ou encore ceux qui saluèrent poliment leurs hôtesses de quelques minutes en se courbant avant de repartir. Ils devaient alors rentrer chez eux, j’imagine.

J’ai plus tard lu des témoignages sur internet d’étrangers qui s’étaient laissés aller à cette expérience, alors je me dis que ça ne doit pas être si rare. Toujours est-il que pour notre part, nous nous sommes contentés de l’aspect culturel que ce lieu pouvait nous apporter. (si, si, je te jure !) Et ces mystérieux panneaux blancs qui avaient attiré ma curiosité sont bien évidemment là pour désigner ces maisons closes, qui ont aujourd’hui la fonction « officielle » de restaurants traditionnels…

Même si je suis au courant que la prostitution est présente dans de nombreux pays du monde, sinon tous, assister à une telle cérémonie m’a laissé sans voix. J’étais, en arrivant, à mille lieux de m’imaginer finir dans un quartier rouge au Japon. Malgré moi. Sans aucune « préparation ». Une des réalités du monde m’est tombée dessus sans crier garde et c’est notamment ce côté inattendu du voyage qui fait que je l’aime tant. Au revoir naïveté, au revoir juvénile innocence. Le monde se dévoile sous nos yeux, tel qu’il est, vrai. Sans décoration ou forme de censure. L’expérience. Et je pense que c’est aussi le comportement des gens qui vont profiter de ces services qui m’a étonné. Comme s’ils allaient dans un restaurant pour manger le midi : on se laisse séduire par la carte, on passe quelques minutes à l’intérieur et on ressort pour reprendre la suite de ses occupations après avoir réglé l’addition et remercié le personnel. Je n’imaginais pas les clients de femmes de joie si décontractés et en paix avec leur conscience. Moi qui ai toujours vu ça d’un mauvais oeil, comme quelque chose de dégradant. Et ce pour les deux protagonistes. Tandis qu’ici, on a l’impression qu’il n’en est rien. Ça se fait, ça se sait, et c’est comme ça. C’est ça qui m’a fasciné.

Toutes ces raisons font que, si tu as le courage, je te conseille de juste y passer. Quelques instants, en début de soirée, à la nuit tombée. Juste pour se rendre compte. Ouvrir les yeux. Voir un autre aspect de ce pays tout simplement. Juste un conseil : éviter de prendre des photos… La mafia restant présente, l’ambiance peut vite devenir dangereuse même si jusque là je n’en ai pas fait l’expérience. Les vieilles femmes seront les premières à vous avertir si votre présence est indésirée, quoi qu’il en soit, comme elles l’ont fait avec nous en nous demandant de circuler quand nous sommes restés à stagner trop longtemps au même endroit…

Rodolphe